Une saison sur Boréa

 

Par Carine.

Chapitre XV

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Je suis songeuse sous ma barre de laçage, droguée et songeuse. Droguée parce qu'il n'est pas question que mon corps martyrisé par le corset implacable gâche la fête, pas plus que mes pieds déformés par les talons ou qu'une humeur trop maussade. Je suis donc contente et souriante sous ma barre de laçage, attendant sagement que les servantes tirent et tirent encore sur le lacet, en jouant d'un crochet métallique pour éliminer la moindre ouverture entre les deux pans du corset. Mais je suis songeuse à cause de Boris. J'ai du mal à assimiler le fait que mes parents portent mon deuil depuis deux ans déjà alors que je n'ais vécue qu'un an ici et que tout cela ne concerne qu'un lointain futur. Je dois bien constater que Boris a grandi mais je n'arrive pas à prendre cela au tragique. Pourtant...

  

  Pourtant je n'arrive pas plus à considérer ce que je vis comme étant la réalité, pour moi ce n'est qu'une période qui va s'achever et plutôt tôt que tard. Boris a dit " Après ton mariage, tu pourras revenir " Donc après mon mariage je partirais d'ici. Mais quitter ainsi un " mari " même si je ne l'aime pas, me semble délicat.

  

  Tout cela tourne toujours dans ma tête alors que Sophia mesure encore une fois mon tour de taille. Pour que la robe somptueuse prenne place sur moi, il faut que ma taille fasse quarante-deux centimètres, un point c'est tout. Et elle fera quarante-deux centimètres même si je dois m'évanouir trois fois en attendant.

  

  La Duchesse est là, belle jusqu'à l'irréalité, nimbée dans une robe blanche, des perles sur ses bras, des diamants sur son visage, des noeuds, un diadème, une vraie reine.

  _ Comment te sens-tu ?

  _ Très bien, maman.

  

  Moi aussi je suis magnifique après tout, incapable de m'asseoir à cause du busc du corset, hissée sur des talons impossibles de quinze centimètres : le talon est tellement haut que je touche le sol qu'avec le gros orteil et deux autres doigts de pieds. Je suis gantée, maquillée, parfumée, froufroutante, scintillante des plus beaux bijoux restant après le choix de ma " mère ". Ma tête bourdonne toujours un peu. Nous n'irons pas au palais en nef volante mais en carrosse, tirées par les curieux chevaux de cette contrée.

  

  Le duc aussi est magnifique, dans son plus bel uniforme, il rengaine son sabre à la lame comme nacrée, alors que nous nous avançons vers lui, avant de descendre le grand escalier de la tour, pour monter dans le carrosse.

  

  Descendre des escaliers avec des talons aussi hauts qu'aiguilles est la chose la plus compliquée que l'on peut faire. Je soulève un peu le bas de ma robe en priant intérieurement pour ne pas trébucher ou m'empêtrer dans les jupons de ma robe. Un petit soupir de soulagement et je pose enfin, légèrement le pied sur le sol en bas des marches.

  Les chevaux hennissent, je lève les yeux vers le ciel, la nuit est tombée et des étoiles toujours aussi peu familières scintillent entre les tours aussi hautes que celles de Manhattan. L'air froid me fait du bien, avec sa grâce naturelle, la Duchesse et le duc prennent place dans le carrosse. Je serre les dents et je me laisse tombée sur ma banquette, le corset tord ma chair, forçant ma posture, même assise, cambrée, le menton dans le prolongement du cou, je souris : je suis heureuse d'être là, dans ce carrosse qui prend de la vitesse. Comme toujours, le peuple des gammas et des deltas est de sortie, ils sont massés le long des avenues pour regarder les carrosses qui convergent vers le palais. Un garde est posté tous les cinq pas pour les surveiller mais eux aussi semblent heureux de nous dévorer des yeux. Je ne peux m'empêcher de faire un petit signe de main ce qui me vaut un rappel à l'ordre de la part de la Duchesse. Il ne faut pas se compromettre avec les castes inférieures.

  

  

  Les gardes à cheval du duché nous entourent, rythmant du martèlement des sabots notre progression. Je commence à percevoir un plan d'ensemble, notre carrosse est le deuxième, je suppose que l'ordre héraldique est respecté : les ducs puis les comtes puis les marquis et enfin les barons ferment la marche. A chaque carrefour de l'avenue, un carrosse vient prendre sa place dans le convoi, je vois des bruns et des brunes qui me regardent avec des jumelles, qui commentent... que peuvent-ils dire du bord de la route ?

  

  Dois-je rougir ou être fière ?

  

  Nous franchissons le fleuve en empruntant un large pont décoré de statues. Je ne vois pas le palais, lui tournant le dos, mais les tours illuminées donc celle qui abrite mes parents adoptifs. Dans un instant, le carrosse s'arrêtera et il faudra monter les interminables volées de marches en marbres sur un tapis rouge, pour entrer dans le palais, pour que la fête commence.

  

  

  La salle du trône est gigantesque évidement. Je suis figée comme les autres dans une révérence interrompue, attendant que l'empereur passe à ma hauteur pour poser un genou à terre. Les cadets sont en face de moi, les autres futures mariées, à cotés de moi, dans la même file, nos parents adoptifs sont en retrait, leur révérence sera plus discrète. J'entends le bruissement des robes magnifiques, c'est mon tour, je m'abaisse, je me courbe, je rends hommage à l'empereur, une petite voix ironique et moqueuse résonne dans ma tête. Un reste de la révolution française ?

  

  Du couple impérial, je ne vois que les bottes luisantes et les éperons de l'empereur ainsi que le bas damasquiné de la robe de l'impératrice, puis ce sont des augustes pieds des princes et des princesses qui défilent sous mes yeux. Evidement il est impossible de repérer Boris. Je garde la pose attendant que l'empereur ai pris place sur son trône et qu'il se lasse de nous voir, tous et toutes, ainsi prostrés.

  

  Enfin je me redresse, et je regarde l'empereur... Pas bien longtemps. C'est un bel homme, l'air vraiment très majestueux, avec une barbe rousse finement taillée, un sautoir de médailles militaires. Il ressemble à un tzar, quand on en faisant encore sur terre, peut-être en plus féroce : il a quelque chose de martial, de félin dans sa posture. Je suis bien trop loin pour voir son air et la couleur de ses yeux. Il ressemble à un empereur, un empereur roux et grand.

  

  L'Impératrice resplendit encore plus que la duchesse, elle est rousse comme un renard, le teint de sa peau est aussi blanc qu'une falaise de craie, finalement elle m'impressionne beaucoup plus que l'Empereur. Elle est très belle, sa robe est magnifique, sa taille me semble incroyablement fine mais pas plus que celles des princesses qui entourent les trônes, par contre beaucoup plus que la nôtre, ce qui semble a peine impossible, mais je ne suis qu’une débutante encore.

  

  Les princes et les princesses se tiennent de part et d'autre du couple impérial mais quelques marches plus bas, dominant tout de même de plus d'un mètre le reste de la salle du trône. Les princesses aussi sont rousses, toutes sont radieuses, brillantes de mille feux grâce à leurs bijoux qui ornent aussi bien leurs peaux, par des piercing, que leurs robes. Sanglés dans des uniformes noirs et argent, les princes ont fières allures, même Boris dont le sabre semble un peu disproportionné.

  

  Je sais que l'Empereur doit faire une déclaration, remettre des décorations et des honneurs, que cela prendra une bonne demi-heure pendant laquelle il ne faudra ni bouger ni manquer une séance de révérences et de congratulations.

  

  L'empereur a une belle voix, puissante mais aussi mélodieuse, à la limite envoûtante. Je suis navrée pour Boris, mais d'évidence, il n'a pas le timbre d'un Empereur. C'est un peu comme si j'assistais au discours de voeux de bonne année du président de la république sauf que ce sont les voeux impériaux. Contre toute attente, la remise des décorations est aussi agréable à suivre : il y a certes des vieillards à barbiches dans des costumes aussi ridicule que ceux des académiciens de l'Académie française, des soldats héroïques au combat contre les barbares mais aussi des gammas et même un delta endimanché et finalement très émouvant.

  

  C'est la larme à l'oeil que je tends ma main gantée à mon cavalier. Ce n'est pas Piotr heureusement mais un grand blond au visage un peu trop poupin à mon goût. L'assemblée s'anime et l'immense voûte de la salle du trône commence à bruisser de murmures contenus. Je marche comme dans un rêve jusqu'à la salle du bal de l'équinoxe où les danses vont succéder aux danses jusqu'au milieu de la nuit.

  

  C'est l'Empereur qui ouvre le bal. Il passe à moins d'un mètre de moi, sans m'adresser le moindre regard, comme si personne n'existait vraiment dans cette immense salle, à part lui et l'Impératrice.

  

  Et je danse, d'abord avec un peu de trac, puis plus facilement quand je m'aperçois que mon cavalier est moins bon danseur que moi. Je ne veux pas d'un mari qui danse mal, il a beau me dévorer des yeux comme si j'étais la huitième merveille du monde, je l'abandonne sans regret.

  

  Je reprends mon souffle un peu à l'écart, buvant tranquillement une coupe de ce que je décide être du champagne à la main. Je m'aperçois que je ne vois ni Jade, ni Dorine heureusement, ni même le Duc et la Duchesse.

  _ Tu t'amuses bien ?

  C'est Boris.

  _ Oui !

  _ Tu as l'air en effet... Le misérable nabot que je suis ne vous demandera pas la prochaine danse... Et puis cela ferait jaser, un prince avec une débutante.

  _ Et toi ?

  _ Tu sais, moi, je n'ai pas à me marier ce soir. Les mariages impériaux n'ont lieux que durant les solstices de printemps.

  _ Et tu es sur les listes ?

  _ Nous ne serons probablement plus là, je te laisse. On te cherche.

  

  Il disparaît entre deux crinolines ravissantes avec un je ne sais quoi de princier.

  _ M'accorderiez-vous cette danse. Mademoiselle ?

  Je me retourne dans un bruissement de jupon et le tintement de mes boucles d'oreille.

  _ Volontiers.

  Celui-ci est grand mais pas trop grand, il est athlétique et il me prend en main immédiatement, me faisant tournoyée parfaitement en rythme avec la musique, je vois le plafond loin la haut et je souris, la cambrure de mon corset bien calée dans son bras, mes pieds, mes talons, enchaînant les enchaînements mille fois répétés lors des cours de danse. Et le plus étonnant, c'est que cela fonctionne, je ne trébuche pas, je danse sans encore m'étouffer à cause du corset.

  _ Qu'attendez-vous de la vie, mademoiselle ?

  _ Pas grand chose et vous ?

  _ Etre Duc un jour, pour vous faire connaître la vie de Duchesse, ma chère.

  _ Vous êtes ambitieux.

  _ Je commencerais plus modestement comme Comte d'Estar.

  Je fouille dans ma mémoire pour retrouver traces des cours de la géographie de l'empire.

  _ Ne réfléchissez pas ainsi, très chère, C'est sur la côte méridionale, non loin du Septrion que vous connaissez bien mais ce comté dépend du Duché d'Orion.

  _ Je m'ap...

  _ Je connais votre nom, j'ai dû secouer un peu rudement un certain Piotr pour l'obtenir.

  Profitant de la fin du mouvement, il se penche sur moi, plonge son regard céruléen dans mes yeux fardés. Je souris, prête à tomber s'il ne me retenait pas.

  _ Pas trop, tout de même ?

  _ Bien trop à son goût, mais ne le méritez-vous pas ?

  _ Je ne crois pas.

  _ On murmure que vous venez d'une autre planète.

  _ C'est cela qui vous attire chez moi ?

  _ Non, c'est cela qui vous rend irrésistible.

  _ Et vous êtes ?

  _ Alexandre.

  

  Et il me quitte lui aussi... je me retrouve un peu étourdie, les pieds légèrement endoloris suite à notre danse qui a dû être rapide.

  _ C'est lui, tu crois ?

  _ Jade ! Tu es merveilleuse avec cette robe.

  _ Tu trouves ? Beaucoup moins que toi déjà.

  

  Rien à faire, je trouve que Jade à la beauté de l'innocence.

  _ Et toi, tu as trouvé un mari possible.

  _ Il y a bien un certain Piotr qui me tourne autour, déjà trois danses.

  _ Trois ? C'est plus que tourner. Comment est-il ?

  _ Il boite un peu mais sinon il a l'air gentil.

  

  Donc tout le monde sait que Jade est ma meilleure amie, ainsi, Piotr, jugeant sa cause désespérée, préfère épouser Jade en espérant donc continuer à me voir en profitant de notre amitié commune... Et si c'était moi qui me faisais des films là ?

  

  La soirée avance, mes " parents " me retrouvent un instant. J'ai rarement vu le Duc finalement mais là je suis certaine qu'ils sont heureux, même si j'ignore pourquoi. Je vois Dorine, forcement superbe, dansant d'égal à égal avec un magnifique colosse impassible au visage coupé à la serpe, avec même une cicatrice qui blanchit une mèche de ses cheveux.

  

  _ Mademoiselle ?

  Celui-ci est blond, évidemment mais avec un je ne sais quoi de cruel qui me fait frissonner. Il m'empoigne et m'entraîne sans un mot dans une danse silencieuse. Il me regarde simplement, mais aussi me détaille, il tâte la fermeté de mon corset, il soupèse la taille de mes seins, il évalue la profondeur de mes lèvres, il effleure la courbe de mes hanches.

  _ Alexandre est trop gentil pour secouer Piotr, finit-il par dire.

  Je n'ose rien dire mais il est évident que lui ne l'est pas, gentil, et secouer le frêle Piotr ne lui pose aucun problème.

  _ Comte Alexis, commandant de la troisième cohorte.

  Un militaire, pas un administrateur ni un professeur, évidemment.

  

  _ Bel homme. C'est Piotr, qui se retourne, narquois et approche de nous en louvoyant entre les crinolines.

  _ Vous le connaissez ? Dis-je en me détournant du jeune homme.

  _ Hélas oui, qui ne le connaît pas, chaque époque a son héros sanguinaire, voici le nôtre : le comte Alexis.

  _ Vous dansez ?

  _ Je danserais après avoir bu une liqueur rafraîchissante.

  _ Vous boitez ?

  _ Vous n'imaginez même pas ce j'ai dû endurer pour vous, Duchesse.

  _ Pour moi ?

  _ Oui pour vous, fille du Duc du Seption.

  _ Et pourquoi ?

  _ Parce qu'au cas ou vous l'ignorer encore, votre portrait et la définition de la beauté idéale Boréenne correspondent, jeune... beauté.

  _ J'ai donc le choix entre un professeur, un administrateur et un militaire.

  _ Qui l'emportera ?

  _ Je ne sais pas.

  _ Si j'étais aussi belle que vous, pour rien au monde je ne voudrais partager la vie du Comte Alexis.

  _ Pourquoi ?

  _ C'est vraiment un fou sanguinaire, peut-être que c'est un bon soldat ou un bon commandant, et encore j'en doute, mais c'est un fou avant tout. Vous m'accordez cette danse ?

  

  _ Je danse mieux d'habitude.

  _ C'est votre jambe qui vous faire souffrir.

  _ Et le reste, mon honneur également.

  _ Votre honneur vous fait mal ?

  _ Oui. Vous savez bien que je vous aime, Bettine. Mon honneur me dicte de vous sauvez d'Alexis et d'Alexandre.

  _ Et pour cela vous tourner autour de Jade ?

  _ Jade est la chose la plus délicieuse qui existe dans ce palais, dommage qu'elle ne soit pas aussi belle que vous.

  _ Elle est très belle.

  _ Vous venez vraiment d'une autre planète... la beauté est en face de moi, je la tiens dans mes bras. Jade est gentille, charmante, amusante mais point belle à mourir comme vous.

  _ N'importe quoi.

  _ La danse se termine et bientôt ce sera l'heure du destin.

  _ Oui, j'ai un peu peur.

 

A suivre...

 

 

Une saison sur Boréa Ch. XIV  Une saison sur Boréa Ch. XVI

Retour aux textes   Retour page d'accueil