Souvenirs de Sophie

 

 

Par Fred Pody.

 

 

 

 

En hommage des souvenirs de Paula Sanchez, parut dans la revue Bizarre, durant les années cinquante

 

 

 

 

I

Le grand saut

 

Cela devait finir ainsi, et j'en fus soulagée.

Trois clans devant le notaire dans une étude de Mende, un notaire assez âgé et blasé, ou peu être, professionnellement distant, ne voulant pas prendre parti pour quiconque.

Trois clans:

Mon père et ma mère, qui ne pouvaient plus me supporter, ayant perdu tout espoir d'avoir une fille jolie agréable et se tenant dans le monde, plutôt qu'un garçon manqué, préférant les esclandres avec ma mère, ou la provoquant sur la bourgeoisie bien pensante et les "belles manières".

Deuxième clan:

Ma tante qui détestait les manières et les idées arriérées de ma mère, qu'elle qualifiait de "petite bourgeoise de province sclérosée".

Il est vrai que ma tante Florence était très jeune, huit ans de plus que moi.

J'avais seize ans depuis un mois, ma tante n'avait que vingt quatre ans, et quel classe, élégante, mince, une parisienne sophistiquée, comme une gravure de mode, mais en plus strict, moins "évaporée". Elle me semblait têtue, et sachant parfaitement ce qu'elle voulait. Et de fait, elle fessait souvent remarquer à ma mère son manque d'ambition, et de volonté face à son mari, et surtout, ces goûts lourds et vieillots.

Et moi dans tous cela, j'étais au milieu et le troisième clan à moi seul, et le noeud du problème. Mes continuelles disputes avec ma mère, les colères de mon père quand par hasard il daignait apparaître à la maison.

Et puis, je n'en pouvais plus de cette province triste, arriérée, de cette petite ville avec ces ragots minables, dans un petit cercle de notables avec leurs petites idées vieux jeux et leurs petites manies.

Je voulais partir, loin, dans une grande ville, voir le monde moderne, les soirées, les spectacles. Vivre libre, comme ma tante que j'admirais sans bien la connaître. Elle ne rendait jamais visite à sa soeur. Je me rendais bien compte que plus on est proche et plus on peut se détester.

Partir... oui mais en dix huit cent quatre vingt dix, et à seize ans, les jeunes filles ne peuvent pas partir, cela est complètement impossible.

Ce qui força ma mère à se décider, c'est la nomination de mon père dans une ambassade en Amérique du Sud, au Chili... à moins que... je ne sais plus, mais loin de l'autre coté de l'Atlantique.

Ma mère tenait à l'accompagner, mais ne voulait pas que je quitte la France pour mes études.

La solution tomba toute cuite. Cette soeur parisienne qu'elle détestait. Pourquoi ne pas se débarrasser du fardeau que j'étais devenue? Cette soeur qui aimait tan sa liberté, une sale gosse sur les bras serait une belle vacherie à lui faire.

De plus, je leurs avais fourni un prétexte en or pour me rendre personnellement responsable de leur "déchirante" solution. Comme à mon habitude, je m'étais éclipsée dans le parc pour rejoindre André, mon copain de jeux.

André et moi avons le même âge et beaucoup de chose en commun, notamment vis à vis de nos familles respectives. Il détestait également les réceptions, les ronds de jambe, la "Belle Société" et tout leur tra la la. Physiquement, c'était un garçon très vif, incroyablement souple, mais pas très grand et plutôt mince avec peu de carrure. On avait d'ailleurs la même taille et il m'avait prêté des vêtements lui appartenant qui m'allaient parfaitement et étaient bien plus pratiques pour jouer. Les robes que ma mère voulait que je porte me dégouttaient. Elles étaient tristes, lourdes, moches et encombrantes. Je me sentais beaucoup plus à laisse dans les vêtements de André pour courir dans les bois.

Et ce jour là, il avait plu, nous n'étions plus très propres. J'avais entraîné André par le grand salon pour éviter la salle à manger ou se tenait ma mère. Mais j'avais complètement oublié cette réception donnée exceptionnellement l'après midi. Mère avait exigée ma présence pour rendre hommage à un préfet, ou un sous préfet, ou sous quelque chose qui nous rendait visite juste avant son train pour Paris.

Hélas, je fut présentée, André aussi, mais pas vraiment dans la bonne tenue et pas très propre. Plutôt très dégouttant, notre irruption dans cette assemblée fit un grand silence, bientôt suivit par les cris de ma mère. La douce et délicate jeune fille que j'aurais dû être, n'était que ce garçon manqué sale hirsute. Mère m'emmena rapidement hors de la salle, André avait fait demi-tour et s'était enfui vers le parc.

Mes parents m'avaient terriblement enguirlandés et plus encore... Ils m'avaient annoncés qu'ils se débarrasseraient de moi, renonçant à faire mon éducation. L'idée était de me jeter dans les bras de ma tante Florence. Ils partiraient ainsi la conscience tranquille et jubilaient du cadeau empoisonné fait à ma tante.

Bien sur mes parents m'avaient présentée comme un modèle de sagesse et de gentillesse, très féminine et douce, ne fessant jamais de bruit ou d'esclandre, toujours contente de tout, discrète et ne demandant qu'à rendre service. Une aide parfaite pour tenir son intérieur parisien, etc. cetera etc. cetera...

Inversez toute cette flatterie et vous aurez un portrait de moi un peu plus réaliste.

Les signatures furent vite expédiées.

Le notaire un peu surpris par le coté expéditif de cette affaire insista pour expliquer le contrat en termes plus simples.

- Madame, monsieur. Dit le notaire, s'adressant à mes parents, vous estes conscients que vous abandonnés toute autorité parentale. Et vous mademoiselle Florence vous vous chargez d'un poids considérable, vous devrez subvenir au besoin de Mademoiselle Sophie jusqu'à son mariage, mais de plus, vous serez responsable de tous ces actes civilement et financièrement. Vous devrez aussi assurer son éducation. Ces parents légitimes vous donnent toute autorité pour décider ce qui vous semblera la meilleure direction et vous pourrez prendre ces décisions sans devoir en référer à quiconque. Cela vous donne un pouvoir absolu sur votre protégée, mais vous serez de ce fait seul responsable de son avenir ainsi que de ces actes.

- J'avais parfaitement compris maître. Dit Florence.

Mes parents soulagés de se débarrasser d'un fardeau, jubilaient secrètement d'avoir chargés ma tante de ce poids.

Moi, ne disant rien de peur que cette chance de partir ne disparaisse avec le refus de ma tante.

Et ma tante, pourquoi souriait-elle? Serait-elle idiote de n'avoir pas compris?

Un truc ne marchait pas, c'était trop facile, et je vis ma mère sortir du bureau un peu perplexe devants tan de facilité, une telle absence de discussion. Tous avaient été acceptés, presque sans lire le contrat.

- Allons, Sophie, suis-moi.

- Mais ma tante, je ne peux pas, je n'ai rien emporté, je vous rejoindrais à Paris dans une semaine ou deux, je dois rassembler toutes mes affaires...

- Ne soi pas sotte Sophie, à partir de cet instant, c'est à moi seul que tu es confiée et tu dois m'obéir. Tu viens avec moi tel que tu es et maintenant.

- Mais mes affaires? mes... Ma tante, attendez...

Je me retournais, cherchais de l'aide... Mes parents déjà partis... seul... Il ne me restait plus que de la suivre. J'avais ce que je voulais, mais aussi beaucoup d'appréhensions et mon coeur battait fort...

Le voyage fut long, trois jours dans des calèches poussiéreuses, des trains, et encore une calèche et puis une petite voiture tirée par un cheval et conduite par une dame un peu forte. J'étais tellement fatiguée que cela ne me surprenait pas. Le soir, on arriva enfin à Chantilly, près de Paris, devant une belle grille très ouvragée, fermant un domaine entouré de hauts murs de pierres de France.

Ma tante hésita puis fit signe à la cochère de suivre le chemin le long du mur. On s'arrêta devant une poterne de fer encastrée dans le mur d'enceinte.

- Descendez et attendez. Quelqu'un va venir vous chercher. Vous n'êtes vraiment pas présentable avec cette robe. J'aurais honte de vous devant mon personnel de maison. La moindre de mes servantes est bien plus élégante que vous.

Elle fit demi-tour et je restais là, seul devant cette poterne fermée. Le soir n'allait pas tarder, la lumière baissait doucement. Il fessait encore clair, mais les ombres devenaient plus denses, je ne pouvais plus distinguer cette poterne dans le noir maintenant, cette ouverture dans le mur ressemblait de plus en plus à l'entrée d'un tunnel.

Un bruit de métal rouillé, suivit d'un grincement sourd. Un visage apparu, sortant juste de l'ombre.

- Suis moi dit le visage.

Dans le parc, seul un bout de prairie était encore éclairé. Sous les arbres, il fessait déjà nuit.

On marcha un moment, traversant un pré et ensuite un chemin très sombre dans les bois, je suivais de plus près cette dame qui me guidait.

Une petite clairière et un bâtiment assez petit, sans étage. Un refuge de chasse un peu kitsch, avec un escalier fait en imitant des troncs d'arbre, des murs de pisé. L'intérieur rustique, grosse table de bois brut, grande cheminée de pierre, et des trophées de chasse accrochés aux murs lambrissés. Cela me semblait chaud et confortable, des fourrures épaisses étaient étendues sur plusieurs fauteuils, et d'épais tapis de laine un peu partout sur le sol.

La dame me laissa seul sans un mot, sans explication.

C'était petit et j'eus vite fait de trouver la seule chambre du refuge.

Me coucher aussitôt, trop fatiguée pour explorer d'avantage le lieu.

 

 

Souvenirs de Sophie, II  

Retour aux textes   Retour page d'accueil